vendredi 31 décembre 2010

BREKA NAZAIRE KOUKOUGNON

Breka Nazaire Koukougnon : son patronyme était déjà tout un poème. 
Je me souviens parfaitement de son arrivée à Bordeaux. Il avait débarqué quelques jours après nous sur le campus de l’IUT à Gradignan, en provenance de sa Côte d’Ivoire natale qu’il n’avait jamais quittée auparavant. Il avait une trentaine d’années.
C’est Edith Rémond, la directrice de l’école, qui l’amena jusqu’à moi alors que je me trouvais au self, parmi d’autres, à la mi-journée. Il paraissait complètement perdu, scrutait son nouvel environnement avec des yeux presque apeurés (il faut dire qu’entendre les étudiants en carrières sociales jouaient de la guitare à l’heure du sandwich, cela faisait vraiment flipper) et je n’ai pas pu éviter une plaisanterie lorsqu'il donna son nom. « Eh bien, ça commence plutôt mal ! C’est un pseudo ? » 
C’était bel et bien son nom. Contrairement à nous, qui étions là pour apprendre notre futur métier, Nazaire venait pour se perfectionner. Il était déjà journaliste et travaillait à Abidjan pour Fraternité Matin. Un canard qui nous était parfaitement inconnu et qui l’est toujours aujourd’hui d’ailleurs... Notre nouveau camarade avait bénéficié d’une bourse d’Etat, que l’on devinait généreuse, de la part de Félix Houphouët-Boigny. N’importe quelle biographie sérieuse souligne au sujet du père de la « Françafrique » combien il incarnait alors un régime dictatorial rongé par une corruption endémique. Nazaire, lui, voyait aveuglément en lui (évitons ici tout jeu de mots superfétatoire avec ivoirien merci) comme un second père et ne riait pas toujours à nos blagues potaches sur le dit président. « Oh non Jérôme, ça il ne faut pas le dire. C’est pas gentil quand même ! » me grondait-il parfois, comme si un gourou menaçait de me jeter des sorts depuis Yamoussoukro. Puis, Nazaire partait dans un rire communicatif dont il avait le secret.
Entre autres caractéristiques, Nazaire affichait une conception toute africaine de la ponctualité horlogère doublée d’une nonchalance coupable qui tendait parfois vers l’infirmité. Ce garçon se tenait à l’abri de toute brutalité. Il allait à son rythme et il fallait faire avec.
Comment ne pas évoquer sa chambre de cité U ! C’était une annexe de la FNAC et de Darty réunis. Je l’ai dit plus haut, Nazaire pouvait compter sur une bourse d’État susceptible d’être sujette à l’impôt sur la fortune (j’exagère à peine). Aussi, il achetait à tour de bras des magnétoscopes, téléviseurs ou chaînes hi-fi, qui pour son cousin, qui pour sa tante, qui pour un collègue… Avec la ferme intention de ramener tout cela au pays quand bien même il lui faudrait louer un bateau. En revanche, il ne comprenait pas pourquoi j’achetais autant de disques. « C’est pour faire travailler tes chaînes hifi ! », assurais-je.
Un soir où il m’invita à dîner, c’est bien simple je dus manger mon plat de pâtes sur je ne sais quel engin électronique faisant office de tablette dans son capharnaüm. Sacré Nazaire ! A côté de ça, il aurait donné volontiers sa chemise. Combien de fois aussi manqua-t-il un cours ou se crut autorisé à abréger la deuxième heure parce qu’il devait aller téléphoner. A cette époque, le téléphone portable n’existait pas mais il faisait une consommation incroyable de cartes en tout genre… Il faut dire qu’il avait fondé une petite famille.
Un jour, il me fit promettre de lui rendre visite chez lui une fois nos études achevées. J’ai dit oui sans trop réfléchir, par exotisme sans doute, mais nous nous sommes complètement perdus de vue pendant quinze ans. Houphouët-Boigny est mort quelques mois après la fin de notre parenthèse girondine, autant que je me souvienne, et je l’imaginais inconsolable à distance.
Et puis, ces semaines dernières, je pensais à lui régulièrement aiguillé par l'actualité. Où pouvait-il être dans ce pays au bord de la guerre civile, écartelé entre les partisans de Gbagbo et ceux de Ouattara ? Je le pensais journaliste pro-présidentiel mais sans certitude.
Vint alors ce matin de Saint-Sylvestre 2010 où je tapais son nom reconnaissable entre mille sur Google. Le choc fut rude. Le premier lien m’envoyait direct vers une oraison funèbre à l’africaine indiquant que notre ami Nazaire était mort en mai 2008. Et nous ne l’avions pas su. Quelle misère ! L’article ne s’étale pas dessus mais rien ne dit que sa mort fut douce. Il laisse une veuve, trois enfants et une belle villa avec un intérieur en marbre. Visiblement, Nazaire a toujours su se mettre à l’abri du besoin. Tant mieux pour lui. Pour ses gosses.
Et défile le souvenir de nos jeunes années insouciantes. Je recherche encore quelques anecdotes, d’autres me reviendront certainement. Les anciens camarades de promo avec qui je suis encore en relation ajouteront les leurs.
Salut à toi Nazaire. Bonne fin de route. C’est désormais une certitude, je n’irai jamais à Abidjan.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

dimanche 12 décembre 2010

C'est ça que je dis : tome 14

JEAN-MARINE LE PEN
Eh bien voilà, nous y sommes et c’était tellement prévisible ! Tous ceux qui étaient convaincus que Marine Le Pen était plus fréquentable que son père en sont désormais pour leurs frais. En quelques phrases lancées en public pour séduire les masses, elle a montré qui elle était : la fille politique de son odieux père.
Jeudi soir, dans A vous de juger, face à l’inoxydable Arlette Chabot qui, chose heureuse, a enfin trouvé un salon de coiffure fréquentable et à Alain Duhamel - inamovible passeur de plats télévisuel aux politiques de tous bords depuis la fin de la IVe République - Marine Le Pen a pourtant voulu nous amadouer. Elle s’est démarquée un instant du tableau d’honneur paternel. Non, elle ne partage pas les convictions de Jean-Marie Le Pen au sujet de la Seconde Guerre mondiale. « Non le FN n’a rien à voir, ni de près ou de loin, avec l’idéologie nazie, qui fut une abomination. »
Soucieuse de dédiaboliser le Front National, elle restait fidèle à sa ligne de défense qui se veut une sorte de Le Pen light avec une once de fibre sociale ou familiale en option. Et cela marche pas si mal dans l’opinion.
A la date d’aujourd’hui, c’est-à-dire en composant avec l’inconnue strauss-kahnienne, je fais partie de ceux qui pensent que la prochaine présidentielle se jouera à l’heure du « t ». Soit Martine, soit Marine. Parce que la droite au pouvoir aura fait naître tant de ressentiment et d’insatisfaction que, dans quelques mois, ce n’est pas la tentation du centre qui risque de prédominer, tant le parti de François Bayrou semble réduit au rang de faire valoir, mais bel et bien celle d’un glissement vers la droite extrême. Trop heureuse de l’aubaine, elle ne manquera pas de faire venir à elle encore davantage la longue cohorte des éternels insatisfaits, les lassés de l’alternance droite/gauche, les tenants du ras-le-bol, les aboutissants du bulletin contestataire et franchouillard dans l’urne. Ces gens-là sont de plus en plus nombreux et sous-estimer leur poids et leur détermination serait une grave erreur. A droite comme à gauche.
La classe politique ne se méfiait pas assez ces derniers temps de cette Marine, blonde quadra mère de famille au regard franc, élevée sous le père, mais forcément plus glamour qu’un octogénaire borgne nostalgique de l’Algérie Française et chantre de la blague nauséabonde… Native de Neuilly comme les nains, elle a choisi l’Hénin comme terre d’élection et a su rallier les suffrages de tous ceux qui en ont plein les houilles…
Mais, bon sang ne saurait mentir. Quelques heures à peine après sa grand-messe cathodique, la future patronne de l’extrême-droite française vient nous rappeler qu’elle n’est pas du Le Pen light mais du Le Pen pur jus. Que Jean-Marie et Marine, cela donne du Jean-Marine en quelque sorte.
Jugez plutôt si elle n’a pas de qui tenir cette poupée Barbie qui a choisi Lyon pour son forfait de langue assimilant l’occupation nazie et les prières de rue des musulmans : « Je suis désolée, mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde Guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler, pour le coup, parce que ça c’est une occupation du territoire. C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers dans lesquels la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes il n’y a pas de blindés, il n’y a pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants. »
Voici donc revenues les grandes heures de la diarrhée verbale et nationaliste. De la haine de l’autre. « La haine, c’est la colère des faibles », pensait à raison Alphonse Daudet. Mais que l’on ne s’y trompe pas ! Ce sont des mots ciblés, des banderilles programmées, bientôt programmatiques, et ils feront mouche auprès d’une partie de l’opinion. Il ne faut pas se contenter de les combattre mollement avec des réactions médiatiques outrées et prévisibles comme le font trop systématiquement les politiques en vue.
Il faut un combat de tous les instants dans notre quotidien pour faire reculer cette pensée raciste et d’un autre temps. Et s’il n’est pas toujours évident de montrer les vertus du vivre ensemble dans cette époque chahutée, où domine le sentiment que toute concession à l’autre se fait au préjudice de son propre pré carré, il n’y a pourtant pas de modèle de société plus convenable. Alors, de grâce, unissons nos efforts pour faire en sorte que le métier de demain de Jean-Marine Le Pen soit uniquement celui d’avocat car la France qu’elle veut pour nous n’est pas l’idée que nous nous en faisons.

jeudi 11 novembre 2010

C'est ça que je dis : tome 13

LE PETIT DES GRANDS DE CE MONDE
Françaises, Français
Je tiens à vous rassurer notre Président est bien arrivé à Séoul pour le G20. Ce matin, il a pris son petit déjeuner (une Ricoré du Sud sans doute) en amoureux à bord de son nouveau joujou : Air Sarko One.
Le voyage s’est déroulé sans nuages. De quoi faire taire les critiques des esprits obtus qui s’offusquaient du montant de ce paquebot des airs acheté pour la modique somme de 180 M€ à Air Caraïbes et des innombrables vols d’essai vers Tahiti.
Et vous savez que même avec une enveloppe de plus de
91 M€ pour tous les aménagements et la déco, ce ne fut pas si facile que de convertir cet A 330-200 de 324 places initiales en un avion VIP d’une soixantaine seulement avec chambre, salle de bains et vaste espace de réunion. Mais il n’était pas question que notre Président ne soit pas à son aise. Car chacun sait qu’il voyage beaucoup. Et qu’il n’a que trop souffert dans ces Falcon inadaptés aux vols longue distance qui devaient parfois faire des escales. Alors, il est inutile d’engager des polémiques stériles pour un palace des airs à 20 000 € l’heure de vol qui a l’avantage de filer d’une seule traite.
Vous connaissez la volonté de notre Président d’être au dessus de tout soupçon. Ainsi, pour plus de discrétion, il a eu la présence d’esprit d’amputer ce montant sur le budget de la Défense qui, en ces temps de paix planétaire, n’a de toute façon besoin ni d’armements superflus ni même d’astiquer ses vieux missiles.
Et lorsque le rapport annuel du budget de l’Armée a laissé apparaître que l’entretien de Air Sarko One coûterait 49 M€ par an pendant trois années pour 700 heures de vol prévues, notre Président a eu raison de vouloir stopper aussitôt toute velléité de contrôle. Un scandale d’État est si vite arrivé…
En effet, un député socialiste, celui là même qui est chargé de l’examen du budget des Armées, s’était mis en tête de visiter Air Sarko One pour mieux vérifier les dépenses et les ors intérieurs. Et pourquoi pas le faire visiter à la presse tant que vous y êtes ! Devant une telle outrecuidance, attitude révélatrice d’un parlementaire gauchisant, notre Président a évidemment refusé tout net et s’est même promis de faire battre cet apparatchik dans sa circonscription. Non mais !
A un journaliste spécialisé aéronautique, qui ne pouvait s’empêcher d’ergoter sur le fait que l’ancien airbus présidentiel ne coûtait que 4,1 M€ pour 1 700 heures de vol, notre Président a eu beau jeu de revenir à l’essentiel pour dire qu’à compter de la 4e année, cela ne sera plus que 10 M€ par an. Ces reporters ont toujours le chic pour s’attarder sur des détails et oublier l’essentiel. Même les économies faites sur le budget de la Nation.
Air Sarko One est également à l’abri des brouillages et des contrepèteries. Un dispositif à 25 M€ a été installé pour pas qu’on ne lui brouille l’écoute. Maintenant, s’il tient vraiment à la contrepèterie, notre Président peut se diriger vers sa chambre nuptiale avec ce lit aux mensurations de rêve - peut-être pour évoquer les plus belles années de notre Carlita - 2 mètres sur 2,2. Bigre. Afin que nos occupants élyséens soient perturbés le moins possible, cette suite (dans les idées) a été agencée juste derrière la cabine de pilotage moins pour que l’on saisisse le manche que pour être à l’abri des turbulences.
Pendant ce temps-là, à l’opposé dans la carlingue, les happy few du genre époux Balkany, Christian Clavier ou David Douillet peuvent taper le carton en class business avec les gardes du corps.
Et bien voilà, nous avons placé notre Président dans les meilleures conditions pour qu’il puisse convaincre ces amis du G20 à Séoul que nous devons moraliser notre système financier et faire des économies de grande échelle.
Quant à moi, je vous laisse M. le président pour aller tapoter sur le site Internet de Ryanair. Des fois qu’il y ait un billet à 49€ pour Djerba…

dimanche 7 novembre 2010

C'est ça que je dis (parce que c'est de moins en moins chaque jeudi !) tome 12

LE ROCK FRANCAIS EST-IL EN ETAT DE MORT CEREBRALE ?
Regard circulaire sur mes achats vinyliques et autres téléchargements plus ou moins légaux de l’année en cours. Le constat est cruel au rayon rock français, éternelle composante majeure de ma discocdthèque, c’est une morne plaine façon Waterloo et sans le Sunset.
Rien à se mettre sous la dent ou presque. Pas une belle chanson bien écrite depuis des mois - hormis le France Culture d’Arnaud Fleurent Didier dans le genre nouveau Polnareff pour bobos qui fera un élégant prix Constantin par défaut. Et, si l’on devait attribuer le single de l’année en français dans le texte, on serait franchement bloqué aux entournures. Au point de glisser outre-Quiévrain, de Waterloo vers Ostende, et d’élire l’inusable Arno dont le Quelqu’un a touché à ma femme fut frémissant dès la première écoute de ce diptyque voix-piano.
C’est à n’y rien comprendre car nous avons aujourd’hui tous les ingrédients d’une profonde crise sociale qui devrait contaminer toute une génération hirsute et rebelle. Une invitation forcée à prendre les guitares et les amplis pour mettre des coups de pied dans les poubelles, contrarier les profs, secouer l’ordre bourgeois, incendier les bonnes consciences et dénoncer ces gouvernants qui nous oppressent. Au lieu de cela, c’est l’atonie des riffs ébouriffants et des refrains décoiffants.
Certes, nous avons M. Mais il semble, parfois, sur une pente descendante, et reste un gendre idéal et non violent. On a BB Brunes, Naast et compagnie. Mais c’est tout juste bon pour les ados acnéiques. Les Plasticines et Izia manquent de maturité. Oui, en furetant à droite et à gauche, il est possible de trouver une pépite prometteuse. Mais, globalement, ça ronfle grave.
Oublions au passage la persévérance attristante d’Indochine - en passe de suppléer Little Bob Story ou La Souris Déglinguée en matière de longévité - tant Nikola Sirkis a de quoi irriter avec son éternel jeunisme quinqua pour midinettes. De toute façon, à quelques bricoles près, il est inaudible depuis L’aventurier
Alors, comme souvent en pareil cas, on verse dans la nostalgie facile des belles années. L’espoir suscité autour d’un hypothétique retour de Noir Désir (dont Eiffel est un succédané) dépasse l’entendement. Je fais partie de ceux qui pensent que Bertrand Cantat a payé sa dette et qu’il est de toute façon condamné à vie à des nuits de tourments en ayant perdu deux femmes… Mais je ne pense pas Noir Désir capable de retrouver la scène comme à l’époque de Tostaky. Trop d’années ont passé… Bertrand Cantat est-il encore capable de jouer malicieusement sur les mots et d’écrire « Tout passe, tout casse, le joint, le cul lassent » ? En tous les cas, il ne se roulera plus par terre en magnifiant un Helter Skelter électrisé. Et il n’est pas exclu qu’un illuminé veuille lui faire un destin à la John Lennon. Dès lors, à quoi bon ?
D’autant que le paysage musical a changé. Bashung est mort. Jacno et Fred Chichin aussi. Daniel Darc est revenu chez les vivants pour un Crève cœur d’exception et nous conter des amours suprêmes. Depuis, il est de nouveau chancelant. Il ne reste plus rien de la furia alternative des eighties si ce n’est quelques reformations ponctuelles et hélas pas toujours heureuses…
Alors, jeunesse de France, qu’attends-tu pour te bouger le cul ?
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

dimanche 24 octobre 2010

C'est ça que je dis (parce que c'est souvent chaque jeudi !) : tome 11

ET SI LES FRERES BOGDANOFF ETAIENT DES FAUX ?
Quand j’étais petit, ils me faisaient peur. Peut-être même que, sans le savoir, je leur dois mes pires cauchemars sous la couette. Car je reste persuadé que, plus ou moins malgré eux, ils ont terrorisé toute une génération d’enfants. Voire deux. A cause de leur faciès ingrat en forme de bis repetita et de toutes ces étrangetés futuristes qu’ils nous montraient sur Antenne 2, dans Temps X. Ils avaient des passions qui n’étaient pas les nôtres, voulaient nous les faire partager à tout prix et semblaient intimement persuadés qu’il y aurait une vie ailleurs...
Car si pour la plupart d’entre nous le « x » évoque le rayon films de cul, chez ce duo c’était plutôt le rayon électromagnétique.
Puis, ils ont disparu. Subitement. Comme si une soucoupe violente était venue les ramasser dans la clairière où les jumeaux avaient probablement été déposés quelques années auparavant. Une fois leur mission d’évangélisation futuriste achevée, ils seraient partis sur une autre planète pour ergoter avec quelques illuminés sur les vertus de l’année 2257 taillée au laser de la science fiction.
Car enfin quand on regarde aujourd’hui - c’est-à-dire en 2010 car eux n’ont pas le même calendrier interne que nous -, les frères Igor et Grichka Bogdanoff, sommes nous réellement en présence de deux sexagénaires ? Pensez-vous que ces Heckle et Jeckle ont un corps beau ? Croyez-vous toujours, en les regardant, aux vertus nourricières de la terre du Sud-Ouest en songeant que ces deux canards gras, bien laqués, seraient natifs de Saint-Lary ? Sont-ce bien là deux produits fermiers élevés en plein air, élevés en plein Gers ? En tous les cas, s’il est prouvé que le bonheur est bien dans le pré, on se dit que le malheur est assurément dans l’à peu-près !
Il faut être spécialiste, et je ne le suis pas, pour évoquer l’acromégalie à leur sujet mais un simple coup d’œil montre que l’on est en présence d’organismes gentiment modifiés. Même Averell Dalton, qui est pourtant un modèle pour caricaturiste en terme de menton angulaire, n’a jamais été affublé de pareille protubérance. En regardant Igor et Grichka, on ne préfère pas savoir l’adresse de leur spécialiste du bistouri. Inutile de façonner leurs marionnettes pour Les Guignols de l’Info, ces jeunes hommes conservés au mystère les ont réalisées eux-même. Certainement à grands frais et ça effraie.
Pourquoi vous dire tout cela ? Parce qu’ils viennent d’être l’objet d’allégations compromettantes largement reprises par la presse ces derniers jours. Elles ont pour origine un rapport du CNRS datant de 2003 où des chercheurs agréés assurent que les thèses de doctorat soutenues par Igor et Grichka n’auraient aucun fondement scientifique. Pour leur défense, les frangins estiment, eux, qu’il y a de la jalousie là-dedans et que les dits scientifiques ne supporteraient pas qu’il y ait des personnalités médiatiques parmi eux.
Et voici donc que la doublette russe Bogdanoff refait parler d’elle. A force d’imposture présumée et d’étrangetés savamment maîtrisées, notre tandem franco-russe surfe sur une notoriété largement supérieure à celle des frères Karamazov qui avaient pourtant l’avantage d’être quatre et d’une lecture plus recommandable que leur Nous ne sommes pas seuls dans l’univers grâce au talent tout autre de Dostoïevski.
Et quand ce n’est pas la science qui fait parler d’eux, c’est la rubrique people. Et là, aussi, tout est dans la démesure. A l’image de ce mariage d’Igor qui, pour épouser une descendante de Louis XVI, a eu besoin, rien que ça, du château royal de Chambord. Et voici maintenant que les jumeaux lancent leur propre web-TV au nom de baptême égotique : bogdanoff TV !
Ces deux là sont d’une autre planète. Finalement, ils sont même plus marrants que dérangeants. Mais je crois vraiment qu’ils ne sont pas seuls dans leur tête et je me demande parfois si c’est des vrais ou des faux…

mercredi 13 octobre 2010

C'est ça que je dis (parce que c'est chaque jeudi !) : tome 10

Format court
Cet après-midi, parmi les déplacements programmés de notre premier magistrat, figurait une infiniment classique inauguration de terrain de football dans un quartier proche de l’autoroute A9. Car, signe des temps, les aires synthétiques vampirisent singulièrement désormais les étendues gazonnées. Les gamins s’en footent. Du moment qu’il y a un ballon et que l’on peut courir après…
Arrive l’incontournable coupure de ruban (- il faudra bien un jour rompre avec ces us inauguraux. Pourquoi l’édile ne tirerait pas un penalty je vous le demande ?). Madame le maire s’exécute sans faute de goût avec un maniement de ciseau que n’ont d’ailleurs pas tous les figaros diplômés. Puis, tout à coup, voici que les jeunes footeux, nous avions au moins quatre équipes sur le tapis vert, se disputent des bouts de ruban. Un d’entre eux s’attire même les rires en remplaçant le coutumier « Madame le maire, madame le maire » par un vibrant « Madame le juge, madame le juge ». Peut-être l’influence indirecte d’un grand frère ayant commis un faux-pas...
Toujours est-il que les observateurs avaient de quoi rester pantois devant cette soudaine frénésie à un âge où les Pokemon ont habituellement plus d’audience que les symboles de la République. Quelques instants plus tard, tous les enfants avaient porté leur ruban tricolore sur le haut du bras. Comme pour être le capitaine de l’équipe. Quant à la République, elle repassera…

lundi 11 octobre 2010

C'EST CA QUE JE DIS : tome 9

LE GRUYERE ET LE CHARIOT
Les adultes sont de grands enfants. Et certains demeurent même des adolescents attardés plus ou moins malgré eux. J’en connais un, c’est un proche, qui trimballe depuis l’enfance deux tares qui n’en sont pas véritablement mais qui, plus il entre dans l’âge, deviennent en tous points navrantes. Même l’entourage s’en plaint désormais.
Oh, ce jour là - je veux parler de la première fois que le symptôme est apparu -, il ne devait pas avoir 5 ans ! Il déjeunait en famille le plus normalement du monde et le repas touchait à sa faim. D’ailleurs, comme il n’était pas repu, le gruyère qui venait d’être négligemment posé sur la table, lui faisait de l’œil. Le père lui coupa une fine tranche. Mais le garnement ne trouvait pas l’épaisseur à son goût. Comme aucun commensal n’avait l’intention de satisfaire son appétit supplémentaire, voilà qu’il saisit vigoureusement la plaque fromagère avec la conviction du fermier de nos campagnes. Et soudain, alors qu’il s’empare du couteau, il se lance en même temps dans une imitation bruyante de la scie électrique dont le seul bruit avait pour but de feindre de forcer et de faire rire le petit frère qui lui ne se forçait pas devant tant de stupidité juvénile rassemblée sur un seul sujet.
Nous aurions pu en rester là. Et l’évocation de l’anecdote de fin de repas n’aurait éclaboussé que la suivante tablée dominicale où, entre la poire et le fromage évidemment, un témoin du délire serait revenu sur cet épisode finalement plus drôle que fâcheux. Le problème est que des années durant, et parfois même encore de nos jours, il ne fut pas possible de mettre de gruyère à table, avec des variantes sur le Comté parfois, sans que, invariablement, le garçon ne se saisissât (j’ai un doute temporel là !) d’un couteau dans l’optique d’infliger à l’assistance la douce mélopée de l’artisan qui perce ou qui scie. Certes, cela n’a jamais demandé un effort physique incommensurable mais, incontestablement dans cette affaire, tout se jouait dans la tête. On pouvait dire que l’emmental était touché !
L’habitude ayant largement fait le tour du cercle familial, on se souvient même du sourire d’anticipation de quelque oncle ou cousins pressés non pas de quitter la table mais de voir arriver le plateau de fromages pour découvrir de visu l’imitation qui valait à son auteur une solide réputation allant bien au delà des tablées potagères automnales.
Il y a peu, l’intéressé dînait avec sa belle dans un établissement bien en vue de la cité où il n’est pas franchement d’usage de faire des mimiques avec la bouche tandis que l’on apprécie un aligot lozérien couplé à des cèpes des sous-bois.
Eh bien, notre zélé dégustateur de lait vachement solidifié ne put s’empêcher en sourdine de procéder à son coutumier raclement de gorge devant une femme désespérée de voir aucun progrès tangible à l’horizon tout occupée qu’elle était à tourner la tête afin de s’assurer qu’aucun voisin n’avait été incommodé par cette triste représentation. Il n’y a pas de raison que nous en restions là…
L’autre phénomène étonnant, à dire vrai plus répandu, a pour cadre en principe un parking de supermarché légèrement en pente. L’action est tout aussi systématique qu’avec le gruyère et on touche là au désespérant voire à l’incurable. Peu importe le chargement du chariot (je ne dis pas Caddie car c’est une marque déposée et ce blog étant en libre accès, il n’est pas question ici de payer des droits de propriété commerciale non mais !) et peu lui chaut la proximité ou non de quidams avec leurs sacs remplis de courses pour la semaine.
Tel un cochet de diligence, il se dresse fièrement et se laisse glisser avec le chariot, les pieds bien décollés du sol. Des fois, entre le poids du chariot garni et le quintal approchant de l’intrus, la direction prise par l’ensemble ne semble pas la bonne. On s’en écarte même dangereusement. Mais, au prix de moult gesticulations, et si possible sans reposer les arpions sinon c’est trop facile, l’intrépide parvient toujours à ramener le réceptacle là où il faut, c’est-à-dire juste à côté de la voiture. Car l’objectif de la manœuvre est de se détendre durant quelques secondes certes mais aussi d’atterrir le plus près possible du coffre arrière. Ce n’est pas tout de faire le pitre, il faut aussi décharger.
Un récent samedi après-midi, où le parking est plein à craquer, notre homme s’adonne à sa pitrerie habituelle et ajoute pour garantir l’ambiance une parodie musicale assez mal exécutée du I’ve got a feeling de David Guetta versus Black Eyed Peas. C’est alors que ce convoi dangereux frôle un véhicule parfaitement garé duquel sort une dame qui reste bouche bée de voir passer si vite un Satanas à qui ne manquait que son Diabolo. Et là, moment de solitude avéré, le tiers reconnaît sans avoir de doute une connaissance professionnelle avec qui rendez-vous est pris le surlendemain pour évoquer quelques dossiers de première importance. Dès à présent, il sait qu’il ne pourra attaquer favorablement l’ordre du jour sans que sa presque victime se mette à rire en pensant à cette rencontre d’un autre type. Un drôle de type !
D’elle, il ne sollicite rien, pas même un peu de discrétion. Le voici déjà occupé à ranger les sacs alors qu’elle a tourné le dos depuis un moment déjà. Cela devait finir par arriver. Mais pas la quarantaine franchie…